jeudi 3 octobre 2013

L'Essence des sens

Le scintillement éclaire mon œil gauche par éclairs, et ma pupille a bien du mal à gérer l’exposition. Dans un mouvement circulaire régulier, la pale dessine des cercles parfaits ponctués par les reflets de la lumière, près de 300 à la minute, et a parcouru bien des kilomètres depuis les quelques heures que je suis là à l’observer.
Je m’extasie devant ce superbe ballet où des centaines de pales décrivent des cercles ; les pâles ventilateurs alignés sur la poutre du hall formant un blanc troupeau que seuls quelques spécimens nuancent par leur pelage noir.
Dans une fenêtre de quelques secondes, le jingle -le sempiternel tadaa de Windows- retentit, emboité par les annonces de la gare. Alors que les ventilateurs suivent leur train-train et que les hauts parleurs sont toujours en train de jouer les deux stridentes trompettes que Bill aurait bien dû mettre à la porte*, les voitures du train défilent lentement le long du quai avant  de ralentir, s’arrêter doucement et marquer un léger retour en arrière à l’image d’une bande vidéo qui arriverait en fin de piste.

En approchant de cet immense convoi bleu serpentant le long du quai, j’aperçois des centaines de mains s’accrochant ou dépassant des barreaux bleus -s’il en est, usés par tant de soutien- et annonçant en arrière plan autant de visages, d’expressions, de messages et de regards fascinants qui à l’instant où je monte me scrutent pour la plupart. Les tubes du plafond projettent mon ombre comme le soleil tournerait autour d’un arbre. Le temps s’arrête lorsque j’atteins ma place ; mon ombre est alors confinée autour de mes pieds, et le soleil diffuse sa chaleur au travers des ventilateurs remuant un air chaud et humide dont l’accélération apaise tous les visages. 
A ma droite, une famille nombreuse habite la banquette, une belle image que ces quatre générations réunies ; en face de moi, deux étudiants, dont le costume et l’écusson trahissent une grande école universitaire, et qui s’empressent de m’aborder pour pratiquer leur anglais et surtout me demander, des étoiles dans les yeux, si j'occupe un poste d'ingénieur dans mon pays. La locomotive sonne le départ, le convoi s’ébranle, la fréquence sonore de l’énorme moteur diesel accélère exactement à la manière d’un moteur à vapeur. L’odeur de l’échappement me rappelle cependant vite le type de moteur concerné. Les trompettes se taisent. La conversation s’engage. Elle est interrompue ça et là par la musique de musiciens qui méritent un brin d'attention et quelques roupies, les vendeurs de masala chai, sadosa et autres délicieux mets, les mendiants, mutilés, enfants, les cohues des arrêts en gare et le contrôleur qui de son stylo appose la couleur du train sur mon billet.
Après un festival des cinq sens, titillés par les odeurs tantôt ragoutantes tantôt nauséeuses et la sensation de l’air s’engouffrant au travers des barreaux, s’éparpillant et flirtant avec les pales toujours tournoyantes d’un bleu accordé à la voiture dont les passagers composent de leur présence une magnifique toile colorée et animée sur fond bleu, les chants de la locomotive rivalisent avec la violence des crissements des freins annonçant la première phase d’entrée en gare, l’odeur de frein brûlé annonçant la seconde ; tandis que les réguliers soubresauts des jointures du rail me bercent jusqu'au sommeil au troisième étage de cette couchette superposée.
Bientôt, la lueur du jour traverse mes paupières qui ne tardent pas à s’ouvrir. Où suis-je? Difficile de le dire même si une gare se présente souvent, toutes les dix minutes environ, le panneau en Hindi venant encore plus me troubler les sens. Les multiples arrêts sont l’occasion de voir le tableau coloré s’animer au gré des discussions, accrocs, cris et rires vibrant sous le soleil levant se profilant à l’horizon, tout rond, orange et zébré de noir, plus à l’œil qu’à l’appareil photo, muni lui d’un objectif lumineux ouvrant à f/2 et estompant les barreaux traversant le champ.
Entre les arrêts, c’est l’occasion d’admirer de somptueux paysages les pieds pendant, fendant l’air, assis sur la marche de la porte.

Nous voilà arrêtés au milieu des voies, et l’agitation générale indique une arrivée imminente à Varanasi la mystique, haut lieu spirituel, comptant parmi les sept villes saintes de l’hindouisme.
La brume lancinante s’élève du Gange en enveloppant les fidèles qui accomplissent leur puja au lever du soleil et s’adonnent à leur bain rituel en bas des ghat. Plus en aval, c’est de la fumée qui s’élève, en même temps que les âmes atteignant le moksha, récompense de tous les efforts fournis par leur corps venu mourir ici.
Magique dévotion qui flotte sur Varanasi où, entre deux orages rappelant la mousson phénoménale de cette année, et les jeux de labyrinthe dans les gali, ces tortueuses ruelles menant aux ghat (Bill lui-même se serait perdu*), je fais de belles rencontres (aussi j’apprends à rester centré lors de rencontres moins fructueuses), baigné d’une puissante énergie karmique.
Énergie qui me propulse jusqu’au Népal, sur les rotules après 2 jours de bus que mes genoux n’oublieront pas de sitôt tant l’espace entre les sièges est compté et les routes qui n’ont de route que le nom mais que les rotules des bus Tata affrontent toute l’année !

* N'hésitez pas à me notifier tout jeu de mot trop capillotracté.

Album photo ici

3 commentaires:

  1. Grâce à toi nous voyageons au travers de tes magnifiques photos, profites de l'instant présent et bon trek au Népal !

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    1. Merci les artistes ! C'est parti pour un trek enchanté ! ;-)

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  2. Magnifique ta prose... Et merci de nous faire profiter de ton périple. C'est comme si on y était !! Je dois dire que tu es vraiment doué pour l'écriture. Une pensée affectueuse. Bizzz Mag

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