Un doux son d’eau ruisselante se faufile au milieu des chants des oiseaux et des grillons animant gaiement la forêt tropicale d’un accord universel que chaque être compose de sa note. Le ruisseau, alimenté par la mousson tardive de ce mois d’octobre, déborde sur l’ocre chemin serpentant au sein de cet écosystème s’accordant parfaitement avec le chant de la Terre.
Se dégageant du flot, un corps tout en longueur se fraie un passage en joignant ses deux extrémités avant de s’allonger et recommencer ce pas bringuebalant plutôt amusant. D’une profonde couleur bordeaux, cet étrange animal à la démarche peu assurée et semblant errer au milieu du sentier a cependant de la bouteille au vue des reflets rouges dévoilés par le soleil venant frapper sa translucide peau ornée de multiples anneaux, suggérant une certaine expérience dans la chasse à l’or rouge.
Soudain, cet annélide de la famille des hirudinées se dresse sur sa ventouse postérieure à la recherche d’un corps à sang chaud qui passerait par là. Il ne tarde pas à s’agripper à la semelle d’une chaussure de marche se posant brièvement à quelques anneaux de distance, et dont le cuir dégage une chaleur lui faisant accélérer brutalement ses deux cœurs, sentant sous cette peau morte et tannée une autre bien vivante et abritant l’hémoglobine salvatrice.
De pas en pas, de ventouse en ventouse, la sangsue escalade la croûte de cuir et se faufile entre les lacets afin d’atteindre l’orée de la chaussette où elle pourra trouver, tout près de la cheville, une fine peau facile à transpercer. L’endroit repéré, ses trois mâchoires pratiquent une incision chirurgicale tandis qu’elle injecte un anesthésiant ainsi qu’un anticoagulant, nécessaire à la bonne conservation de ce nectar rouge qu’elle est sur le point de prélever.
Voilà une petite heure que je foule le sentier népalais menant au camp de base Annapurna, parti seul pour un trek d’une dizaine de jours à l’assaut des contreforts himalayens, quand une démangeaison au départ lancinante devient plus intense, me forçant à vérifier ce qui se trame. Mon nouveau statut d`hôte me fait sentir moins seul , cependant mon sang ne fait qu’un tour avant que j’ôte ce petit vampire peu avenant venu à mon insu s’agripper à ma cheville. En me relevant, un cordial Namaste m’accueille, suivi d’un autre, plus occidental dans le ton. La conversation s’engage avec Susanne, Allemande à l’énergie débordante, et son guide et ami népalais Deu, en route vers la même destination, et qui m’adoptent rapidement, du sang neuf étant toujours le bienvenu, pour former un trio franco-germano-népalais.
Je n’aurais pu rêver de meilleure équipe ! Nous n’avons pourtant pas mélangé notre sang lors de quelque cérémonie initiatrice, mais l’entente, les échanges et les moments passés ensemble sont intenses et magiques. Deu, plus ami que guide, nous plonge dans un réel échange culturel sans aucune censure tout en nous prévenant des sans-issues, des arrivées sens dessus-dessous en bas des pentes glissantes, et nous laissant suer à bon rythme toute énergie négative qui persisterait encore, pour un trek sans-souci. La bonne humeur allemande me vaut des fous-rires à m’en faire palpiter et la synergie qui s’opère me persuade que du sang germanique coule dans mes veines.
Après les premières sangsues que nous finissons par enlever sans sourciller bien que parfois s’accrochant aux sourcils, viennent des moments hors du temps à observer les singes langurs sacrés, à découvrir les plus hauts sommets himalayens dévoilés par le soleil levant transformant la neige en écorce orangée et accompagnés d’une mer de nuages recouvrant une forêt tropicale débordante de vie, ou encore à profiter d’une cascade au milieu d’un coin de paradis -que les touristes ne connaissent ni d’Ève, ni d’Adam- pour sobrement entreprendre la douche la plus revigorante qui soit -défendue s’il en est.
L’ascension progressive nous mène à L’Annapurna Base Camp, dont l’altitude de 4130m stimule notre production de globules rouges mais surtout nos sens bouleversés par la puissance de la montagne dévoilant ses plus beaux atouts et nous accueillant sur son épaule par un fantastique panorama que notre chance nous permet d’observer grâce à un ciel dégagé, n’omettant pas quelques flocons de neige lors de notre départ le lendemain matin, comme pour agiter un mouchoir blanc sur un quai immaculé.
Le retour vers des hauteurs plus conventionnelles nous offre bon nombre de surprises et l’occasion de partager de forts moments lors des célébrations du Dasain, le festival népalais le plus important de l’année en l’honneur de la Déesse Durga, et d’être accueillis dans la famille de Deu lors des quelques jours de transition nous permettant d’apprendre à cuisiner l’authentique Dal-Bhat dont nous nous régalons quotidiennement, et préparant le prochain trek, décidés à suer de plus belle au milieu de cette nature toujours aussi intense et surprenante que les innombrables permis et autorisations nécessaires -et surtout-très-chers- exigés pour y pénétrer, bien que nous glaçant le sang, peinent à nous décourager.
Prochaine destination le Manaslu circuit, 5106m, pour deux semaines que mes lymphocytes attendent avec impatience, tant pour les fous-rires que l’altitude !
De superbes photos et un récit passionnant... bravo Max! Bon trip dans le Manaslu circuit!
RépondreSupprimer