Deux yeux globuleux émergent timidement à la surface et scannent les alentours comme le ferait le périscope d'un sous-marin avant de refaire surface. Ils s'élèvent bientôt au dessus du sable, perchés sur leur promontoire sans fin, ces deux colonnes semblant annoncer quelque symbolique rencontre.
Le décapode sort de sa cachette. Couleur sable, c'est d'une invisibilité déconcertante qu'il entreprend quelques pas mesurés sur la plage humide. Il se fait appeler le crabe fantôme. Sa démarche est si précise, lui maintenant une assiette constante, chacune de ses pattes absorbant le moindre relief. Ce sont bientôt des dizaines de périscopes qui entrent en action alors que l'océan roule des vagues dans un accent tamoul grondant sur la plage et postillonnant une écume salée jusque sur les crabes, esquivant la douche d'un gracieux mouvement latéral.
Lorsque j'ouvre les yeux, sortant de ma méditation, je me retrouve entouré par ce monde fascinant évoluant comme un ballet autour de moi, observant le quotidien de ces crustacés en immersion rapprochée. Techniquement équipés de dix pattes, ils ne réveillent en rien mon arachnophobie dont le chiffre huit résonne telle une épouvante sans fin.
Lorsque j'entreprends un mouvement de jambe, bien moins délicat que mes nouveaux compagnons, ces derniers sont alors bien vite alertés par leurs tours de contrôle, et leur belle lenteur se transforme en une stupéfiante chorégraphie parfaitement synchronisée, rejoignant d'une rapidité déconcertante leur abri souterrain. La beauté de cette vie me fait sentir présent, je n'ai besoin de rien d'autre à cet instant.
Cette session matinale au pied du temple de Mahabalipuram me met en énergie pour la journée, et surtout me détend après les deux nuits passées dans le train depuis Calcutta dont les souvenirs illuminent toujours mon esprit :
Trente-et-une épiques heures en compagnie de centaines de voyageurs s'empilant comme on jouerai à Tétris, la sempiternelle musique A, B ou C* remplacée par les cris des Achalandeurs et Brocanteurs ou le sifflement du Cargo. Magnifique tableau que ces dos, épaules ou jambes offerts à l'autre, véritables oreillers humains illustrant une générosité innée dans l'acceptation d'une rude condition, ou que ces orteils perdus au milieu des sacs de voyages sur le porte bagages, me convaincant un instant d'avoir trouvé Charlie.
Comme si chaque expérience était couronnée d'un cadeau divin, me voilà témoin, lors de ma descente du train, d'un cortège funèbre incroyablement animé, déambulant avec joie dans les rues pour célébrer l'accès du défunt à une nouvelle étape de son existence, ses proches mettant de côté leur égoïste tristesse en jouant de la musique, dansant et chantant tout en inondant la ville d'une marée florale et multicolore.
Après une étape a Calcutta et une virée dans les Sundarbans au cœur des mangroves du plus vaste delta du monde où les enfants étonnés de ma présence m'emmenèrent dans des danses effrénées lors d'un concert de musique traditionnelle, j'ai rejoint le sud et Auroville, communauté expérimentale et internationale fondée en 1968 avec un fort projet d'unité humaine, que peux sentir présente lors de mon séjour ici.
Mon exploration dans le sud de l'Inde continue, avec en prévision une étape yoga en ashram, encore une histoire à passer dans le présent pour le futur !
Texte et photos absolument magnifiques ! Tu es vraiment doué Max. Tu rentres bientôt ou tu as changé d'avis ? Bisous
RépondreSupprimerDe superbes photos, un récit toujours aussi passionnant... bravo l'artiste! à bientôt en France ;-)
RépondreSupprimerMaxime!! génial tes photos, ca mérite quelques agrandissement pour la maison.. tu manque , a vite, gros bisous
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