vendredi 18 octobre 2013

Accord sanguin


Un doux son d’eau ruisselante se faufile au milieu des chants des oiseaux et des grillons animant gaiement la forêt tropicale d’un accord universel que chaque être compose de sa note. Le ruisseau, alimenté par la mousson tardive de ce mois d’octobre, déborde sur l’ocre chemin serpentant au sein de cet écosystème s’accordant parfaitement avec le chant de la Terre.
Se dégageant du flot, un corps tout en longueur se fraie un passage en joignant ses deux extrémités avant de s’allonger et recommencer ce pas bringuebalant plutôt amusant. D’une profonde couleur bordeaux, cet étrange animal à la démarche peu assurée et semblant errer au milieu du sentier a cependant de la bouteille au vue des reflets rouges dévoilés par le soleil venant frapper sa translucide peau ornée de multiples anneaux, suggérant une certaine expérience dans la chasse à l’or rouge.
Soudain, cet annélide de la famille des hirudinées se dresse sur sa ventouse postérieure à la recherche d’un corps à sang chaud qui passerait par là. Il ne tarde pas à s’agripper à la semelle d’une chaussure de marche se posant brièvement à quelques anneaux de distance, et dont le cuir dégage une chaleur  lui faisant accélérer brutalement ses deux cœurs, sentant sous cette peau morte et tannée une autre bien vivante et abritant l’hémoglobine salvatrice.
De pas en pas, de ventouse en ventouse, la sangsue escalade la croûte de cuir et se faufile entre les lacets afin d’atteindre l’orée de la chaussette où elle pourra trouver, tout près de la cheville, une fine peau facile à transpercer. L’endroit repéré, ses trois mâchoires pratiquent une incision chirurgicale tandis qu’elle injecte un anesthésiant ainsi qu’un anticoagulant, nécessaire à la bonne conservation de ce nectar rouge qu’elle est sur le point de prélever.

Voilà une petite heure que je foule le sentier népalais menant au camp de base Annapurna, parti seul pour un trek d’une dizaine de jours à l’assaut des contreforts himalayens, quand une démangeaison au départ lancinante devient plus intense, me forçant à vérifier ce qui se trame. Mon nouveau statut d`hôte me fait sentir moins seul , cependant mon sang ne fait qu’un tour avant que j’ôte ce petit vampire peu avenant venu à mon insu s’agripper à ma cheville. En me relevant, un cordial Namaste m’accueille, suivi d’un autre, plus occidental dans le ton. La conversation s’engage avec Susanne, Allemande à l’énergie débordante, et son guide et ami népalais Deu, en route vers la même destination, et qui m’adoptent rapidement, du sang neuf étant toujours le bienvenu, pour former un trio franco-germano-népalais.
Je n’aurais pu rêver de meilleure équipe ! Nous n’avons pourtant pas mélangé notre sang lors de quelque cérémonie initiatrice, mais l’entente, les échanges et les moments passés ensemble sont intenses et magiques. Deu, plus ami que guide, nous plonge dans un réel échange culturel sans aucune censure tout en nous prévenant des sans-issues, des arrivées sens dessus-dessous en bas des pentes glissantes, et nous laissant suer à bon rythme toute énergie négative qui persisterait encore, pour un trek sans-souci. La bonne humeur allemande me vaut des fous-rires à m’en faire palpiter et la synergie qui s’opère me persuade que du sang germanique coule dans mes veines.
Après les premières sangsues que nous finissons par enlever sans sourciller bien que parfois s’accrochant aux sourcils, viennent des moments hors du temps à observer les singes langurs sacrés, à découvrir les plus hauts sommets himalayens dévoilés par le soleil levant transformant la neige en écorce orangée et accompagnés d’une mer de nuages recouvrant une forêt tropicale débordante de vie, ou encore à profiter d’une cascade au milieu d’un coin de paradis -que les touristes ne connaissent ni d’Ève, ni d’Adam-  pour sobrement entreprendre la douche la plus revigorante qui soit -défendue s’il en est.
L’ascension progressive nous mène à L’Annapurna Base Camp, dont l’altitude de 4130m stimule notre production de globules rouges mais surtout nos sens bouleversés par la puissance de la montagne dévoilant ses plus beaux atouts et nous accueillant sur son épaule par un fantastique panorama que notre chance nous permet d’observer grâce à un ciel dégagé, n’omettant pas quelques flocons de neige lors de notre départ le lendemain matin, comme pour agiter un mouchoir blanc sur un quai immaculé.
Le retour vers des hauteurs plus conventionnelles nous offre bon nombre de surprises et l’occasion de partager de forts moments lors des célébrations du Dasain, le festival népalais le plus important de l’année en l’honneur de la Déesse Durga, et d’être accueillis dans la famille de Deu lors des quelques jours de transition nous permettant d’apprendre à cuisiner l’authentique Dal-Bhat dont nous nous régalons quotidiennement, et préparant le prochain trek, décidés à suer de plus belle au milieu de cette nature toujours aussi intense et surprenante que les innombrables permis et autorisations nécessaires -et surtout-très-chers- exigés pour y pénétrer, bien que nous glaçant le sang, peinent à nous décourager.

Prochaine destination le Manaslu circuit, 5106m, pour deux semaines que mes lymphocytes attendent avec impatience, tant pour les fous-rires que l’altitude !



jeudi 3 octobre 2013

L'Essence des sens

Le scintillement éclaire mon œil gauche par éclairs, et ma pupille a bien du mal à gérer l’exposition. Dans un mouvement circulaire régulier, la pale dessine des cercles parfaits ponctués par les reflets de la lumière, près de 300 à la minute, et a parcouru bien des kilomètres depuis les quelques heures que je suis là à l’observer.
Je m’extasie devant ce superbe ballet où des centaines de pales décrivent des cercles ; les pâles ventilateurs alignés sur la poutre du hall formant un blanc troupeau que seuls quelques spécimens nuancent par leur pelage noir.
Dans une fenêtre de quelques secondes, le jingle -le sempiternel tadaa de Windows- retentit, emboité par les annonces de la gare. Alors que les ventilateurs suivent leur train-train et que les hauts parleurs sont toujours en train de jouer les deux stridentes trompettes que Bill aurait bien dû mettre à la porte*, les voitures du train défilent lentement le long du quai avant  de ralentir, s’arrêter doucement et marquer un léger retour en arrière à l’image d’une bande vidéo qui arriverait en fin de piste.

En approchant de cet immense convoi bleu serpentant le long du quai, j’aperçois des centaines de mains s’accrochant ou dépassant des barreaux bleus -s’il en est, usés par tant de soutien- et annonçant en arrière plan autant de visages, d’expressions, de messages et de regards fascinants qui à l’instant où je monte me scrutent pour la plupart. Les tubes du plafond projettent mon ombre comme le soleil tournerait autour d’un arbre. Le temps s’arrête lorsque j’atteins ma place ; mon ombre est alors confinée autour de mes pieds, et le soleil diffuse sa chaleur au travers des ventilateurs remuant un air chaud et humide dont l’accélération apaise tous les visages. 
A ma droite, une famille nombreuse habite la banquette, une belle image que ces quatre générations réunies ; en face de moi, deux étudiants, dont le costume et l’écusson trahissent une grande école universitaire, et qui s’empressent de m’aborder pour pratiquer leur anglais et surtout me demander, des étoiles dans les yeux, si j'occupe un poste d'ingénieur dans mon pays. La locomotive sonne le départ, le convoi s’ébranle, la fréquence sonore de l’énorme moteur diesel accélère exactement à la manière d’un moteur à vapeur. L’odeur de l’échappement me rappelle cependant vite le type de moteur concerné. Les trompettes se taisent. La conversation s’engage. Elle est interrompue ça et là par la musique de musiciens qui méritent un brin d'attention et quelques roupies, les vendeurs de masala chai, sadosa et autres délicieux mets, les mendiants, mutilés, enfants, les cohues des arrêts en gare et le contrôleur qui de son stylo appose la couleur du train sur mon billet.
Après un festival des cinq sens, titillés par les odeurs tantôt ragoutantes tantôt nauséeuses et la sensation de l’air s’engouffrant au travers des barreaux, s’éparpillant et flirtant avec les pales toujours tournoyantes d’un bleu accordé à la voiture dont les passagers composent de leur présence une magnifique toile colorée et animée sur fond bleu, les chants de la locomotive rivalisent avec la violence des crissements des freins annonçant la première phase d’entrée en gare, l’odeur de frein brûlé annonçant la seconde ; tandis que les réguliers soubresauts des jointures du rail me bercent jusqu'au sommeil au troisième étage de cette couchette superposée.
Bientôt, la lueur du jour traverse mes paupières qui ne tardent pas à s’ouvrir. Où suis-je? Difficile de le dire même si une gare se présente souvent, toutes les dix minutes environ, le panneau en Hindi venant encore plus me troubler les sens. Les multiples arrêts sont l’occasion de voir le tableau coloré s’animer au gré des discussions, accrocs, cris et rires vibrant sous le soleil levant se profilant à l’horizon, tout rond, orange et zébré de noir, plus à l’œil qu’à l’appareil photo, muni lui d’un objectif lumineux ouvrant à f/2 et estompant les barreaux traversant le champ.
Entre les arrêts, c’est l’occasion d’admirer de somptueux paysages les pieds pendant, fendant l’air, assis sur la marche de la porte.

Nous voilà arrêtés au milieu des voies, et l’agitation générale indique une arrivée imminente à Varanasi la mystique, haut lieu spirituel, comptant parmi les sept villes saintes de l’hindouisme.
La brume lancinante s’élève du Gange en enveloppant les fidèles qui accomplissent leur puja au lever du soleil et s’adonnent à leur bain rituel en bas des ghat. Plus en aval, c’est de la fumée qui s’élève, en même temps que les âmes atteignant le moksha, récompense de tous les efforts fournis par leur corps venu mourir ici.
Magique dévotion qui flotte sur Varanasi où, entre deux orages rappelant la mousson phénoménale de cette année, et les jeux de labyrinthe dans les gali, ces tortueuses ruelles menant aux ghat (Bill lui-même se serait perdu*), je fais de belles rencontres (aussi j’apprends à rester centré lors de rencontres moins fructueuses), baigné d’une puissante énergie karmique.
Énergie qui me propulse jusqu’au Népal, sur les rotules après 2 jours de bus que mes genoux n’oublieront pas de sitôt tant l’espace entre les sièges est compté et les routes qui n’ont de route que le nom mais que les rotules des bus Tata affrontent toute l’année !

* N'hésitez pas à me notifier tout jeu de mot trop capillotracté.

Album photo ici