mardi 31 décembre 2013

Treize à la douzaine


13 heures. Et des brouettes. Naviguant depuis Allepey sur les backwaters du Kerala, notre embarcation , dont l'hélice a remplacé la roue du temps, s'apprête à accoster sur la rive au nord de Kollam.
Nous voilà rendus, avec mes deux potes de route depuis Auroville, à l'ashram d'Amma (Sri Mata Amritanandamayi Devi), figure emblématique de l'Inde, pour une petite pause en passant.
Le complexe est assez impressionnant par ses bâtiments de 15 étages et le nombre de fidèles présents afin d'apercevoir Amma, ou de recevoir son darshan. Par chance, il reste une chambre disponible qui semblait nous attendre. Ce sera au 13ème étage. Chambre 13. Code de la porte : 1378.  Nous sommes bien à notre aise et voyons la vie en treize.
En ouverture de ce symbolique festival, nous sommes invités à venir méditer sur la plage auprès d'Amma qui apparaît, rayonnante, au milieu de son escorte. Chanceux que nous sommes, nous avons l'occasion de recevoir un darshan improvisé sur la plage, après moins de cinq minutes d'attente alors que le majorité des pèlerins patiente quotidiennement de longues heures tant la foule se presse pour se faire presser par ses bras enchanteurs.
Cette étreinte, bien que de quelques secondes, m'emplit cependant de lumière alors qu'Amma récite une prière à mon oreille, et il me semble un instant être « soulevé par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour »*.
C'est alors que nous mesurons notre chance. Et réalisons la date du jour . Vendredi 13/12/13. Cela me vaut un fort et haut « amazing »!

Il en est de même pour le Kérala, région tellement envoûtante. Je remarque tout de suite l'authenticité et l’accueil chaleureux des kéralais, pour la plupart religieusement ornés de deux bandes de cendres sur le front encadrant un tika jaune et rouge, les hommes portant tous le lungi, et qui se font un plaisir de nous aider dès que l'occasion se présente. Ici, Shiva et Ganesh côtoient Jésus tout naturellement, leur effigie ornant chaque maison, restaurant ou bus, entourée d'un collier de fleurs.
La végétation luxuriante offre des fruits dont je n'avais même pas eu vent, comme ces succulents corossols (custard apple), et ceux que je croyais connaître m'offrent des symphonies de saveurs insoupçonnées :  bananes roses, ananas, noix de coco, grenades, avocats, fruits de la passion, mangues, papaye... Un plaisir pour le palais, une médecine pour le corps.

La prochaine étape est plus longue et toujours aussi fortunée. Je suis mes travelmates, toujours dans le Kérala, non loin de Trivendrum, tout au sud de l'Inde, dans un ashram dédié aux gourous Swami Sivananda et Swami Vishnudevananda (Sivananda Yoga Vedanta Dhanwantari Ashram) pour un séjour placé sous le signe du yoga et de la méditation, dans un cadre idyllique au milieu de la jungle -où je fais d'effrayantes rencontres avec des arachnides que les latitudes du sud rendent exponentiellement géantes, de même que mes cris d'épouvante raisonnant dans le dortoir, ces yeux-à-yeux soustrayant instantanément 5 de mon karma emprunt de 13-  et abritant un lac promettant des séances de natation complémentaires aux quatre heures de yoga quotidiennes. Avec également trois heures de méditation et chants ainsi qu'une heure de bénévolat où je m'initie au service en restauration, les journées sont bien remplies et permettent de se vider de toute tension et de se remplir d'énergie positive et rayonnante.
Une formidable expérience m'initiant aux bienfaits du yoga et de la méditation, la résonance céleste du mantra « Om » m'emplissant d'un positivisme à toute épreuve. Mon corps m'en remercie encore!

Vient le temps de Noël, auquel nous n'échappons pas même ici, les nombreuses églises du coin prônant de magnifiques crèches et les habitants décorant leur maison avec guirlandes lumineuses (à LED la plupart du temps), et certaines fois.... Pères Noël blafards pendant aux fenêtres comme pendus haut et court. Je résiste cependant à l'envie de les délivrer.
Nous décidons de rejoindre l'état de Goa réputé pour son ambiance festive, ses plages de sable fin et ses sublimes  paysages.

Dans le train nous menant à destination, le vent me tranche le visage alors que les essieux rivalisent avec la voie, l'acier contre acier claquant comme un combat d'épée, les rails résistants aux assauts incessants des roues sous d'épiques étincelles illuminant les abords du convoi alors que mon lecteur mp3 me fait vibrer les tympans au son d'Epica, le métal symphonique sublimant ce duel infini.
Comme si notre chance nous avait quittés, nous nous attardons peu à Goa, assistant à des teufs trance agonisantes se transformant souvent en hard-tech démodée, les touristes se ghettoïsant au sein des plages-quartiers surpeuplées -certaines réservées aux Russes-, les commerçants patibulaires affichant des prix prohibitifs, les policiers tentant de nous racketter ça et là... mais où est passée l'Inde?

Afin d'en retrouver l'essence, je décide de reprendre la route du nord et Delhi, pour un jour de l'an plus heureux sur mon 13 -enfin, sur mon 31- avec mes deux hôtes de couchsurfing lors de mon arrivée en septembre...Bonne année!

* Nicolas Bouvier, L'usage du monde

Album photo ici

mercredi 11 décembre 2013

Instantané



Deux yeux globuleux émergent timidement à la surface et scannent les alentours comme le ferait le périscope d'un sous-marin avant de refaire surface. Ils s'élèvent bientôt au dessus du sable, perchés sur leur promontoire sans fin, ces deux colonnes semblant annoncer quelque symbolique rencontre.
Le décapode sort de sa cachette. Couleur sable, c'est d'une invisibilité déconcertante qu'il entreprend quelques pas mesurés sur la plage humide. Il se fait appeler le crabe fantôme. Sa démarche est si précise, lui maintenant une assiette constante, chacune de ses pattes absorbant le moindre relief. Ce sont bientôt des dizaines de périscopes qui entrent en action alors que l'océan roule des vagues dans un accent tamoul grondant sur la plage et postillonnant une écume salée jusque sur les crabes, esquivant la douche d'un gracieux mouvement latéral.

Lorsque j'ouvre les yeux, sortant de ma méditation, je me retrouve entouré par ce monde fascinant évoluant comme un ballet autour de moi, observant le quotidien de ces crustacés en immersion rapprochée.  Techniquement équipés de dix pattes, ils ne réveillent en rien mon arachnophobie dont le chiffre huit résonne telle une épouvante sans fin.
Lorsque j'entreprends un mouvement de jambe, bien moins délicat que mes nouveaux compagnons, ces derniers sont alors bien vite alertés par leurs tours de contrôle, et leur belle lenteur se transforme en une stupéfiante chorégraphie parfaitement synchronisée, rejoignant d'une rapidité déconcertante leur abri souterrain. La beauté de cette vie me fait sentir présent, je n'ai besoin de rien d'autre à cet instant.

Cette session matinale au pied du temple de Mahabalipuram me met en énergie pour la journée, et surtout me détend après les deux nuits passées dans le train depuis Calcutta dont les souvenirs illuminent toujours mon esprit :
Trente-et-une épiques heures en compagnie de centaines de voyageurs s'empilant comme on jouerai à Tétris, la sempiternelle musique A, B ou C* remplacée par les cris des Achalandeurs et Brocanteurs ou le sifflement du Cargo. Magnifique tableau que ces dos, épaules ou jambes offerts à l'autre, véritables oreillers humains illustrant une générosité innée dans l'acceptation  d'une rude condition, ou que ces orteils perdus au milieu des sacs de voyages sur le porte bagages, me convaincant un instant d'avoir trouvé Charlie.
Comme si chaque expérience était couronnée d'un cadeau divin, me voilà témoin, lors de ma descente du train, d'un cortège funèbre incroyablement animé, déambulant  avec joie dans les rues pour célébrer l'accès du défunt à une nouvelle étape de son existence, ses proches mettant de côté leur égoïste tristesse en jouant de la musique, dansant et chantant tout en inondant la ville d'une marée florale et multicolore.

Après une étape a Calcutta et une virée dans les Sundarbans au cœur des mangroves du plus vaste delta du monde où les enfants étonnés de ma présence m'emmenèrent dans des danses effrénées lors d'un concert de musique traditionnelle, j'ai rejoint le sud et Auroville, communauté expérimentale et internationale fondée en 1968 avec un fort projet d'unité humaine, que peux sentir présente lors de mon séjour ici.

Mon exploration dans le sud de l'Inde continue, avec en prévision une étape yoga en ashram, encore une histoire à passer dans le présent pour le futur !