mardi 19 novembre 2013

Maître bison


Un premier tambour résonne sur la place animée du village. Le tumulte fait soudain place au silence. Trois percussions s’emboîtent le pas, bientôt accompagnées de cymbales nous plongeant dans une ambiance plutôt dramatique. Le bison se plie sous ses assaillants. À présent couché, on lui lie les pattes si fort que ses ligaments lui valent des convulsions d’incompréhension virant au désespoir lorsqu'il comprend l’intention des hommes dans leur regard empreint d’une détermination pourtant bienveillante.
La lame fend l’air, effleure l’échine l’espace d’un dernier souffle avant de traverser l’animal déjà pétrifié mais tellement digne dans l’acceptation de son sort. Un épais liquide rouge, rouge rubis, éclatant sous ce soleil matinal, se répand sur l'ocre parvis de briques devant les effigies divines , comme un tapis rouge invitant l’âme à paître vers de nouveaux cieux.
Les derniers spasmes sonnent le glas des percussions. La famille remercie l’animal et honore les dieux par des offrandes de fleurs, de fruits, de maïs et d’argent.  Et ce jeune bison qui de son sang illumine le parvis du temple d’un rouge si puissant mais pourtant si reposant, parfaite combinaison de pigments, devenue éphémère à l‘instant même de l'incision. La beauté violente de cette scène inspire le respect dans la manière dont l’animal est traité et remercié lors de sa mise à mort. (Cela ne m’aide cependant pas à me réconcilier avec la viande)
J’ai alors une pensée pour ces bisons et cerfs de la jungle de Chitwan où je passai quelques jours un peu plus tôt, mets substantiels d’un  félin à rayures qui d’une vitesse désarmante appose sa griffe sur le cuir en ouverture du festin, pour finalement laisser quelques restes aux rapaces  ménageant un second service. Cette sagesse paradoxalement brutale me rappelle la douce puissance de l’éléphant au pas si discret que même un rongeur ne l’entendrait arriver, qui de sa trompe m’arrosait lors de ce bain privilégié dans la Rapti river.

Pour l’heure, c’est plutôt une douche d’huile et un bain de couleurs qui m’attendent au sein de la famille de Buddhi, mon guide lors du dernier trek. Du don de son corps le bison a procuré à toute la famille de la bonne viande à l’occasion du Tihaar, festival de cinq jours et moment fort dans la tradition népalaise. En ce cinquième jour, le Bhai Tika, les frères offrent cadeaux et argent à leur soeur.
Ma grande soeur d’adoption me pose un tika à sept couleurs, avant d'entamer tous ensemble la tournée des maisons du village en chantant et dansant, toute la nuit ; je n'ai pourtant pas vu de muguet, mais je me crois bien le 1er mai, la gnôle locale en prime !

Les adieux se font proches avec ma famille d'adoption. Et toujours difficile à accepter sans un pincement au cœur, d’autant plus qu’ils sont nombreux ces-temps ci : Susanne, la famille de Deu, et autant de moments partagés qu’il conviendra de se souvenir mais de ne pas regretter.
Le voyage continue, toujours dans la jungle mais à l'allure plus urbaine, où les bisons sont plus futés que sauvages et où le sang est remplacé par les feux stop des voitures klaxonnant comme pour sacrifier les tympans des passants luttant pour échapper à ces bestiaux de fer à l’haleine pestilentielle et dont les effluves irritent mes poumons en pleine récupération post-altitude.

Direction l’Inde, qui m’appelle de plus belle et me susurre de faire un tour du côté de sa pointe. Avant cela, séjour imposé à Kathmandu quelques jours en attendant les élections parlementaires qui viendront calmer le climat social et les grèves, et libérer la route et les bus comme on libérerait Dean Moriarty de toute attache à bord de sa Cadillac 47.
Séjour qui me laisse le loisir de réécouter Moriarty, le groupe cette fois, et de me remémorer la philosophie du bison : sois fier de ton nom, sois toi même, va où tes pas te mènent, fais comme tu le sens !

Album photo ici

lundi 4 novembre 2013

Euphorie


4 heures. Le matin. Le réveil de Susanne entonne un air espagnol accompagné d’une vibration raisonnant tel un marteau-piqueur dans mes oreilles pourtant isolées par le sac de couchage momifiant. Un titre de Rammstein aurait été bien plus motivant -cliché s‘il en est, tout allemand ne devrait-il pas écouter sans relâche la discographie complète du groupe ? Je tente de reprendre le contrôle de mes pieds engourdis par la température allègrement négative régnant dans notre igloo en toile, que le fin duvet de mon cercueil à plumes peine à combattre. Les cristaux de glace formés à l’intérieur de la tente scintillent sous la lumière blanche de ma Petzl, me convainquant un instant d’avoir passé la nuit à la belle-étoile.
En m’extirpant de ce tombeau de toile et de glace mêlés, un sentiment de résurrection m’envahit lorsque le froid pinçant vient chatouiller mes os et les milliards d’étoiles d’un ciel à la pureté indescriptible s’imprimer dans mes yeux produisant alors des larmes de reconnaissance.

Le temps est clair et la journée s’annonce splendide pour partir à l’ascension du Larke Pass, 5106 mètres. Cette nuit passée à 4500 mètres d’altitude suffit amplement à s’acclimater, bien que d’amples mouvements de thorax viennent fréquemment trahir un faible niveau d’oxygène que mes poumons peinent à réguler de manière autonome.
L’effort estompe cet inconvénient, et chaque palier franchi se fait plus euphorisant pour mes sens alors sublimés par ce silence, cette puissance, cette beauté pure et simple, en somme ce moment présent si intense qu’il fait totalement le mental se taire ainsi que toute pensée bruyante ou dérangeante. Entre nous, nul besoin de parler, nous sommes reliés par le même fil sacré menant au sommet ultime du plaisir qui nous anime alors.
La clémence du climat, nous accompagnant depuis le début, nous autorise une pause chaleureuse, le temps d’accrocher un drapeau de prière tibétain en pensant à nos proches, si loin et pourtant si présents dans nos cœurs. La vertigineuse descente ne nous fait en rien regretter cette épopée qui durera encore quelques jours.

Le Manaslu trek, encore peu convoité par les groupes occidentaux avides d’aventure dont les colonnes vertébrales ont bon dos à la vision des porteurs qu’ils acculent pour certains de valises à roulettes à titre de chargement, reste authentique et monte progressivement en intensité.
Accompagnés de notre guide Buddhi, les traversées des traditionnels villages népalais, animés par les enfants, les yaks et les troupeaux de chèvres de paysans labourant leur champs tel Charles Ingalls, nous ont définitivement immergés dans la culture locale, alors même que les rivières nous offraient des coins paradisiaques où se baigner tenait plus du symbole que de la nécessité, que les bananiers géants abritaient des araignées tout aussi démesurées mais effrayamment magnifiques de leur parure et de leur charisme, que les champs naturels de cannabis aiguisaient notre intérêt sans toutefois nous droguer -la montagne s’en chargeant, que les soirées étoilées étaient sublimées par d’étranges lueurs volantes, luisantes comme des vers éponymes (plus coléoptères que vers)  nous effleurant, et que les panoramas se succédaient de jour en jour, tous différents et captivants.
Côté communication, chargé que j‘en fus et lorsque la montagne nous laissait reprendre notre souffle, celle-ci oscillait entre anglais, allemand, français, népalais et même espagnol ; j’ai pu m’exercer à donner des cours de français tout en apprenant quelque chanson traditionnelle népalaise, réviser mon allemand avec un plaisir avoué, ou encore approcher les basiques de l’espagnol que Susanne parle couramment.

De quoi oublier rapidement la journée passée en bus pour accéder au sentier, marquante à souhait : 
Prenons un bus Tata de 30 places, dont la hauteur de plafond oblige à courber l’échine pour rester debout. 80 personnes. 1 nouveau-né. 45 sacs de voyages, sacs à dos, sacs de ciment, paniers de légumes... 2 chèvres. 2 immenses pneus de tracteur. Une cage avec 6 poules. 1 piste boueuse à la dénivellation à même de faire pâlir le maillot à pois et aux ornières abyssales, à l’aplomb de la falaise. 2 roues motrices seulement, obligeant le conducteur à prendre de l’élan lors des passages délicats. 10 heures de trajet. 10 heures de musique népalaise sonnant comme un appel à la transe, aidant à l’acceptation du voyage et au maintien du sourire et de la bienveillance des passagers... 
Nous obtenons une expérience inoubliable, avec une mention spéciale pour les voyageurs du toit, se retrouvant la tête dans le vide lors du balancement du bus dans les ornières, alors même que je m’imaginais à bord d’un vieux coucou en voyant le vide à travers le hublot, ainsi qu’au conducteur ajoutant un succès à son tableau !

Il est temps pour moi de remiser chaussures de marche, sac à dos de 20 ans d’âge -qui a gardé l’esprit boyscout d’antan- et chaussettes usées jusqu’à la corde et nécessitant quotidienne réparation à l’aide de mon kit de couture de survie -call me the fixator-, équipement contrastant dans ce duo franco-germanique qui se sépare, du moins pour le moment -non sans difficulté. Susanne s’en va fouler l’Everest, quant à moi, je vais profiter de quelques semaines supplémentaires au Népal pour m’immerger dans la campagne lors du Tihaar, le festival des lumières en l‘honneur de Yamraj, le dieu de la mort, et Lakshmi, déesse de la fortune et de la prospérité, avant de rejoindre l’Inde par le Nord, direction le Sud... A priori. Rien ne sert de planifier...